mardi 7 juillet 2009

Un jour, une vie

Une seconde. Le temps d'un regard, le temps d'un soupir. On croit en la première seconde, car on l'imagine unique. Si courte, si intense, elle n'échappe à personne, mais qui peut bien la saisir ? Ils se seront croisé, se seront remarqué, et commencerons à s'aimer. Cette première seconde, c'est un Big Bang tout entier, la fin d'une ère, le début d'une autre, un cataclysme, tout ça à la fois.

Une minute. Le temps d'un verre, le temps d'un sourire. On désespère, on espère, et finalement, on savoure. Elle est présente devant lui, assise, le fixant dans les yeux. Il la regarde, caché derrière son verre, ne sachant que dire. Il lancera son dévolu, après tout, cela fait déjà une minute. Cette première minute, c'est la naissance d'un "eux", la naissance d'un jeu, qu'ils n'oublierons certainement jamais.

Une heure. Le temps d'un voyage, des premiers plaisirs. On projette, toujours un peu, en fermant les yeux. On surprend, on rend heureux, et pour la première fois, on s'aime à deux. Ils ne regretteront pas non plus cette première heure, pleine de ferveur, qui bercera leur cœur. Cette première heure, c'est la vie à deux, les projets, les mains qui tremblent, et les premiers évènements heureux.

Une vie. La première seconde, la première minute, la première heure. Ils auront senti ces moments glisser entre leurs mains, mais ne regretterons rien. Leur vie, elle, n'aura durée qu'un jour. Mais ce jour là, ils l'auront affronté ensemble, main dans la main, sourire aux lèvres, les yeux brillant. Ils marchent alors en direction de l'aurore, et se retourner ne leur fera plus jamais regretter l'aube.

dimanche 24 mai 2009

Le petit ange

A l'origine, sa vie n'avait pas vraiment de sens. Les jours, teintés d'une atmosphère maussade, se suivaient, et surtout, se ressemblaient. Le travail n'était qu'une raison pour sortir de chez lui, et encore, quand il en avait le courage. Les soirs, il les passait dans des bars, entouré de gens heureux, ce qui ne faisait que renforcer son sentiment d'isolement social. Ses liens avec ses proches étaient pour la plupart rompus, et ses aléas avec l'alcool ne faisaient qu'empirer la situation. C'est donc dans un monde sans couleur, sans sentiment et sans ambition qu'il vivait, ne respirant que par instinct de survie.

Des soirées comme celle-ci, il en avait fait des centaines. Il connaissait déjà le topo. Il allait rencontrer des gens avec lesquels il n'arriverait pas à communiquer, l'esprit trop torturé, puis allait rapidement devenir pensif, seul, dans un coin avec sa bière, tentant d'évaluer l'aspect négatif de son comportement sur sa vie sociale. Il terminerait la soirée fatigué, et comme toujours, avec un verre de trop; il chercherait une solution pour ne pas avoir à se retrouver tout seul dans son profond désarroi, et sortirait déçu de tout ce temps perdu, sans pouvoir trouver la moindre solution pour corriger le tir.

Toutefois, la question sur le moment n'était pas de savoir si sa méprisable petite vie serait différente quelques heures après, mais plutôt de savoir s'il aurait tout simplement la force de répéter une nouvelle fois son processus d'exclusion et de dégradation de soi-même. A quelques minutes de la venue de son meilleur ami dans son appartement, la décision était prise, et c'est nonchalamment qu'il hâtait sa préparation pour éviter tout retard. Mais ce soir-ci, beaucoup de choses allaient changer. Sans le savoir, et par sa décision positive, il venait de sceller son passé, de tourner la page, et de s'engager dans la plus belle histoire de toute sa vie.

Lors ce qu'il arriva à la soirée, il fut présenté à une personne, qui après réflexion, s'est en fait avérée être un petit ange. Il ne la quitta pas des yeux une seule seconde. Pour la première fois depuis presque un an, il ressenti quelque chose de différent à son égard. Il ne la mépriserait pas comme toutes les personnes précédentes ayant croisé son chemin, il ne savait pas pourquoi, mais il le ressentait : cette personne semblait unique, et il devait absolument agir différemment. Sa grâce, sa joie de vivre, son regard, sa démarche, tout : tout chez elle le faisait frissonner comme jamais. Il ne s'était pas trompé, il croisait pour la première fois de sa vie un petit ange.

Les échanges avaient été rares durant la soirée, et il craignait de ne jamais la revoir. Tout ne s'était pas passé comme prévu, mais d'un côté, cela l'aurait étonné. A force de se morfondre, son esprit avait développé un aspect irrationnel et défaitiste qui, même avec la meilleure volonté du monde, l'empêchait encore de présenter un visage ne serait-ce que amical. Mais c'était sans compter sur la richesse d'esprit du petit ange. Ils se reverraient la semaine suivante, même heure, même lieu, même genre de soirée, mais cette fois-ci, avec la volonté de bien faire les choses. Il savait très bien qu'il ne pouvait pas rater sa deuxième chance.

Cette semaine suivante, ses rapports avec le petit ange s'amélioraient. Il avait réussi à bafouiller deux ou trois mots, n'avait pas bu pour éviter toute catastrophe sociale, et avait même réussi à lui faire esquisser un sourire. Croyez-moi, faire sourire un petit ange n'est pas chose simple, mais cela provoque des sensations indescriptibles, un mélange de frissons et de battements de cœur accélérés. Le petit ange était fidèle à elle-même. Encore plus majestueuse que la fois précédente, on ne voyait qu'elle; chacun de ses mouvements semblaient suivre une trajectoire parfaite, proche de la perfection. N'étant pas le seul à l'avoir remarqué, il décida de jeter son dévolu sur elle, car il le ressentait au plus profond de lui-même, ce serait ce petit ange, ou personne d'autre.

C'est à ce moment que tout à prit forme. Au réveil, le matin, l'après-midi, le soir, au milieu de la nuit : il ne cessait de penser à elle. Ce petit ange était devenu sa raison de vivre, sa raison d'espérer, sa raison de ne pas baisser les bras pour subir la vie. Il venait de découvrir une nouvelle raison d'exister, et ainsi, une nouvelle raison d'être. Son comportement changeait, il reprenait confiance en lui, et plus le temps passait, plus son sentiment grandissait. Ces quelques semaines avaient suffit à le changer d'un extrême à l'autre. Il ne savait encore pas qu'il ne s'agissait que des prémisses d'une histoire merveilleuse, l'histoire dont tout le monde rêve, l'histoire qu'il vivrait avec un petit ange.

Leur relation avait évoluée, et il en remerciait encore le ciel. Au fil du temps, il avait appris à découvrir ce petit être, qui semblait sorti des plus beaux songes. Il avait appris à la comprendre, à la ravir, à la rendre heureuse, et même, à l'aimer. Il n'était plus le même homme; sa vie reprenait des couleurs, ses problèmes disparaissaient aussi rapidement que ses désirs ambitieux naissaient, et il consacrait alors chaque minute de son temps-libre à la satisfaction de son joyau, de son trésor. Ils le savaient tous, nul ne devrait essayer de rompre cette formidable histoire qui prenait forme, car il était prêt à tout. Elle avait changé sa vie, l'avait comme repêché des eaux du désespoir, et il lui serait éternellement reconnaissant.

Il vivait ce que tout être humain rêve de vivre à chaque instant, mais en plus fort. Auparavant, il ne connaissait qu'à peine le sens du mot Bonheur, aujourd'hui, il venait d'en inventer une nouvelle définition. Elle était tout ce qu'il y avait de plus beau sur cette terre; son corps tout entier frissonnait à chaque regard, à chaque sourire, à chaque caresse. Il ne savait pas s'il méritait de vivre une telle extase, mais peu importe : il la vivrait à fond.

Les plus belles choses de ce monde ne sont pas là où on les cherche. Tout homme ne comprenant pas ce concept se leurre. Il aurait pu voyager à travers le monde, ou s'entourer des meilleurs amis de la terre, il n'aurait jamais connu ce sentiment qui brûlait en lui depuis plusieurs mois. Ce sentiment, ultime, était la plus belle chose du monde : il était amoureux d'un petit ange.

mercredi 15 avril 2009

La chute

Ça commence par un petit point. Qui en fait n'en est pas un. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres. Les mois filent, les saisons aussi. Croissance, progression, une nouvelle bataille de perdue. Assez perdu de temps, c'est l'heure du premier bilan. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres. Aucun danger, tout ira bien. La nouvelle tombe, tout ne va pas bien. Indications, conseils, détachement, irrespect, pas d'implication, un patient comme un autre. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres. C'est l'heure du déni.

Le temps passe. Premières erreurs, premières douleurs. Expansion, croissance, mais localisation. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres. C'est l'heure de la colère. On en veut au monde entier. La vie continue, les mois filent, les saisons aussi. Joie, bonheur, gâchés dans le fond, savourés dans la forme. Premier doute, première réflexion, première prise de conscience. Abandon, mise à l'écart. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres. Les regards changent, les mots ne sont plus les mêmes, les maux non plus. Prise de conscience, c'est l'heure du second bilan. Tout va bien, dans le principe. C'est l'heure du marchandage.

Bientôt une année écoulée. Rien ne va plus, c'est officieux, mais depuis peu, également officiel. Douleur accentuée, perte du sommeil, erreurs, doutes, pulsions incontrôlées. C'est l'heure de la dépression. Croissance, développement, et pourtant, c'est la crise. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres. C'est l'heure du troisième bilan. Grands bâtiments, blouses blanches, odeur du désinfectant. Mots pour maux, yeux dans les yeux, examens préliminaires, nouveaux médicaments. Dessins de l'évolution, pupilles écarquillés. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres.

Bilan lipidique, créatinine, transaminases, lymphatiques, cellules, dégénérescence, sécrétions, nerfs nociceptifs, trente cinq jours, quatre jours. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres. Daivobet, Soriatane, Mycoster, Locapred, Kertyol, Apsor, étrange phototype. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres. Gouttes, poussées, vaccins, pollinose, pericardite, peroxyde de benzoyle, CAT, où tombent mes cheveux ? UVB Thérapie, Héliothérapie, Allergologie. Bâtiment 4H, bâtiment 5F, bâtiment 3C, suivi psychologique, cancerologue. C'est l'heure de l'acceptation. Laisse toi glisser, laisser toi filer. Inconscience, naïveté, aucune inquiétude, ça n'arrive qu'aux autres.

Tu as beau dire ce que tu veux, croire ce que tu penses, la vérité est autre. Tu crois voir blanc, mais tu penses noir. Tu crois marcher dans l'herbe, mais tu cours dans le sable. Tu crois rire, mais tu souris. Tu crois que tu respires, mais tu soupires. Tu crois que tu croîs, tu hurles, mais tu brûles. Conscience, lucidité, inquiétude : ça n'arrive pas qu'aux autres.

mardi 17 février 2009

Jeunesse, ivresse continuelle

La plupart des lecteurs -s'il y en a- regretterons probablement ma naïveté, notamment lorsque je parle de ma jeunesse. Il va se soi qu'à 22 ans, la route est encore longue avant de pouvoir véritablement nourrir des regrets; il m'est néanmoins possible de rester nostalgique lorsque je repense à ce que j'ai d'ors et déjà vécu.

Mes premiers souvenirs remontent à 1990 environ. Je me souviens de mon petit lit à barreaux, à proximité de celui de mon frère. Nous ne pouvions pas dormir sans l'apport réconfortant d'une veilleuse, qui illuminait le plafond d'une lumière orangée. Chaque week-end, mes grands parents venaient à la maison, et ma grand-mère prenait un grand plaisir à nous faire faire des tours de poussette dans l'allée. J'investissais la plupart de mon temps à manger, dormir, ou dessiner des œuvres d'art sur la tapisserie du couloir, fort heureusement rénovée depuis. A la maternelle, je faisais des colliers de nouille, de la peinture, et même des structures en plâtre, toujours trop fines, toujours tordues, et toujours risibles aux yeux de mes camarades. La sieste du début d'après midi me permettait d'oublier tous mes soucis, tout comme les biberons de lait tiède que me tendait ma mère à ma rentrée.

Néanmoins, mes souvenirs les plus précis remontent à 1991 et 1992. Mon père, s'asseyait chaque soir sur mon lit, et me chantais des comptines jusqu'à ce que je m'endorme. Ma chanson préférée était "Frère Jacques", probablement parce que je trouvais amusante la relation entre les paroles et le prénom de mon père. Mon grand-père s'arrachait ses derniers cheveux en essayer de m'apprendre à écrire correctement, avec des formes de lettres datant elles-même de son grand-père, et des structures de phrases dignes de l'académie française : je lui dois beaucoup. A l'école primaire, j'étais l'un des meilleurs au football, mais pas forcément le plus populaire, bien qu'intégré. Souvent, je regardais ma maison par la fenêtre, située à deux kilomètres environ, sur une coline voisine. Je passais de nombreuses heures à lire, ou plutôt regarder -par flemmardise- des bandes dessinées de Lucky Luke et de Tintin, et maniait avec précaution les sabres, épées et fusils, souvent trop lourds pour moi, de la collection de mon grand-père. Ma soeur, âinée de quatre enfants, entrait dans sa période rebelle, et organisait chaque week-end de grosses "raves" au sous-sol. Je descendais régulièrement saluer ses amis skinned, guitares électriques à la main, qui se moquaient à la fois de mes bottes -tout le monde m'appelait "Aaaiiiiigle"- et du fait que j'étais plus petit que les enceintes. C'est aussi l'époque de ma première copine, Anaëlle -accessoirement ex puis future ex de mon frère- et je ne vous détaille pas en quoi consista ma découverte lorsqu'elle m'emmena dans les toilettes des filles.

Ce qui m'a probablement le plus marqué aux alentours de 1995, ce sont les heures investies par mon père pour m'aider à faire mes devoirs. Nous nous installions chaque soir sur le canapé -aujourd'hui dans mon salon, quelle nostalgie !- et ouvrions mes cahiers. Chaque soir, le même rituel, mon frère installé à la droite de mon père, moi à sa gauche. Nous passions des heures à apprendre nos leçons, et je revois encore mon père gémir cruellement de notre manque d'attention et de concentration. Notre esprit était ailleurs, à l'époque. Car à 9 ans, nous ne vivions que pour le sport. Abandonnée la natation, concept trop mouillé, place au football et au tennis. Je sens encore l'odeur du terrain couvert de mon village à chaque fois que j'entre sur un terrain, telle la madeleine de Proust, ou son pavé de Venise. Le week-end, ma mère mettait des albums des Beattles et des Bee Gees à plein volume -je ne peux plus m'en passer, encore aujourd'hui-, ou des albums de Era lors de la sieste. Mes sœurs, quand à elles, n'hésitaient pas à me faire écouter des cassettes des Pixies, de Téléphone ou encore de The Cure, ce qui explique ma passion pour ces groupes à l'heure actuelle. Certains soirs, j'allais ennuyer ma sœur dans ses révisions, afin de respecter le ratio d'ennuis que peut apporter un petit garçon de mon âge. Je récupérais ses feuilles, sur lesquelles étaient inscrites de nombreuses formules étranges, ainsi que des signes à l'allure bizarre : je cotoyais pour la première fois des équations, intégrales et autres graphiques d'asymptotes. Je revois encore mon maitre d'école, nous passant de la musique classique en fin de journée pour nous relaxer, ou offrir des bonbons aux élèves les plus méritants : je n'en ai jamais eu un seul, sur toute la période de l'école primaire. Mon frère venait d'obtenir sa propre chambre, à côté de la mienne, et nous communiquions dans notre langage de jumeaux des heures durant, au grand damne de mon père, obligé de se relever presque chaque soir. T.m.p.p.p.j.m.s, nous disions nous. Ça voulait dire "Bonne Nuit".

En 1999, ma seconde sœur a acheté son premier "Pentium 3", ordinateur surpuissant à l'époque, moins puissant que mon téléphone actuel. Je passais des heures à la supplier pour qu'elle me laisser y jouer quelques minutes chaque soir, la poussant souvent à nerfs. C'était l'époque de Warcraft 1, de Sim City, de Dig, de Gta 1. Quelle fut notre joie quand ma sœur se sépara de son "Pentium 2", nous permettant d'y accéder librement ! Pendant que je m'épanouissais sur ces concepts hallucinants à mes yeux, mon frère préférait se concentrer sur l'aspect technique de l'ordinateur : cela explique pourquoi il est aujourd'hui ingénieur en informatique. A cette époque, très sportif, je terminais meilleur buteur du club de football de mon village, et participais à mes premiers tournois de tennis, ainsi qu'à ses premières finales. Mon père continuait à me faire réciter mes leçons, mais plutôt sur la table cette fois-ci, ça faisait plus "grand". Au collège, à chaque pause, nous jouions à la "gouttière", un jeu consistant en l'envoi d'une balle de tennis sur une gouttière murale d'un des bâtiments. Lorsque nous n'arrivions pas à récupérer la balle rapidement, les "grands" nous la volaient, et se donnaient un malin plaisir à l'envoyer de l'autre côté de la palissade, autant dire au bout du monde. C'est également l'époque des jeux de rôle sur papier, auxquels nous jouions au lieu de déjeuner à midi : nous avions même créé notre propre activité au sein du collège. J'allais souvent chez un ami pour jouer à la playstation, en sortant des cours. Nous mangions du nutella et buvions du jus multivitaminé, afin d'engendrer les ressources nécessaires à une bonne concentration, et en attendant que ma mère vienne me chercher. Je commençais tout juste à m'intéresser à la numismatie, la collection de pièces de monnaie anciennes, qui a comblé un certain nombre de mes soirées dans les années qui ont suivi. Chaque jour se ressemblait, mais nourrissait mes désirs de pré-adolescent, et c'est ainsi que les années se sont enchainées pour qu'aujourd'hui, en 2009, je sois présent afin de vous en parler.

Il s'agit bien évidemment des grandes lignes de ma jeunesse, il serait indésirable d'entreprendre une rédaction plus complète de ces éléments, d'abord parce que cela serait trop long, mais aussi parce qu'il est fort agréable de ressusciter certains souvenirs et d'oublier les autres. La jeunesse est une ivresse continuelle qu'il est important de garder dans ses esprits, de préserver du monde extérieur, afin de lui donner ses propres couleurs.

dimanche 21 décembre 2008

Le gardien des seaux

C'est étonnant de constater à quel point on peut se retrouver prit au piège dans une situation désagréable sans la sentir venir. On se dit que ça fera plaisir aux autres, qu'il faut faire un effort, et que on se rattrapera le lendemain, en évitant de sortir, histoire de rester frais. Alors ni une ni deux, on enfile son plus beau costume, un peu de parfum, la coupe à Brad Pitt, et on saute dans la voiture avec la clique, sans savoir ou on va, ni comment, ni pourquoi. On se dit que ce sera sans doute une soirée sympathique, qu'on appréciera ambiance et musique, qu'on dépensera tous ses sous mais que c'est pour le bien commun. Seulement voilà, ce soir :

Je suis le gardien des seaux.

Arrivée tonitruante en boite, après avoir passé vingt minutes à se garer dans les trois kilomètres limitrophes. Un peu de marche à pied, histoire de se chauffer, ça permettra toujours d'éviter le claquage sur le premier morceau. On se rassure comme on peut, me direz vous. Un grand sourire au videur, qui comme d'habitude, nous dévisage comme si on venait d'insulter ses proches. C'est la règle : pour passer une bonne soirée, il faut être le plus agréable possible avec les gens qui le sont le moins. Sinon, c'est retour direct à l'appartement, soirée monopoly pastis. J'essaye d'avoir l'air cool, mais c'est dingue comme je me sens coincé par rapport à mes amis. On dirait qu'ils ont prit des cours d'entrée en boite, ou qu'ils ont fait ça toute leur vie. D'un coté, je m'en fou un peu :

Je suis le gardien des seaux.

Prendre trente degrés de différence en moins de quinze secondes, c'est un peu comme faire Paris-Dakar à la vitesse du son. Ca fait drôle. Heureusement, afin de s'aclimater, il faut encore payer l'entrée, en donnant le fruit de son labeur à de nouvelles personnes elles-aussi désagréables, puis payer le vestiaire, à des personnes encore plus désagréables. Une nouvelle vingtaine de minutes plus tard, on peut enfin constater que la boite est bombée et qu'on finira debout. De toute façon, qui a dit un jour qu'on pouvait s'assoir en boite ? C'est le principe, seuls les autres s'assoient en boite. Il faut alors jouer des coudes afin de virer des gens de leurs chaises, au mieux, du côté du comptoir. Mais bon, aucune différence pour moi :

Je suis le gardien des seaux.

On commande rapidement trois bouteilles de champagne. Ou plutôt, on commande rapidement vingt-cinq jours de salaire. Ca aussi c'est le principe de la boite. On commence par boire pour s'amuser, et au bout d'un moment, on se met à boire pour aller moins bien. Tout le monde le fait, et personne ne sait pourquoi. La serveuse, aussi peu charmante que la dernière fois, nous méprise, aussi bien que la dernière fois. Je prends une chaise et décide de m'y installer. Un mec me dévisage, pensant sans doute que j'avais reluqué sa femme, située à l'autre bout de la salle, séparée de nous par quelques deux cents drogués. Je sers des verres à mes amis, mais bien entendu, ne m'en sers pas. Et d'une parce que je prends le volant au retour, et de deux parce que :

Je suis le gardien des seaux.

Un cul sec de champagne plus tard, mes amis partent danser sans même me proposer de garder les places. Dure vie celle d'un loser. Je les regarde s'éloigner, repérant la place la plus stratégique pour aller parader. La danse nuptiale commence. J'observe la salle dans son ensemble. Le DJ retient mon attention, comme chaque fois. J'aime bien regarder à quoi ressemble le DJ. On en sait souvent plus sur une soirée en regardant l'air du DJ qu'en lisant le flyers. Les visages défilent et se ressemblent, à mes côtés. Tous me dévisagent. Nouvelle règle de la boite de nuit, dévisage ton prochain, ou tu passeras pour un con. Je n'ai jamais saisi la raison, mais bon, pourquoi contredire les règles générales d'utilisation puisque, dans le fond :

Je suis le gardien des seaux.

Voilà plusieurs heures que je suis assis, creuvé, à regarder les gens danser. La température a encore grimpé, tout comme le taux d'alcoolémie moyen. J'essaye d'estimer combien rapportent les boissons à la discothèque. Vous seriez étonnament surpris de constater que plus le temps passe, moins les gens boivent, et plus les gens payent. Les deux tiers ne termineront pas leur dernier verre avant d'aller vomir. Dormir, pardon. Mes amis font de brefs passages à la table pour se servir des verres. Ils m'adressent à peine un regard, trop obcédés par les soit-disant signes adressés par la fille avec laquelle ils viennent tout juste de danser. Ce soir, ils penseront conclure, et comme chaque soir, ils rentreront seul. Enfin pas tout à fait, ils rentreront avec moi :

Je suis le gardien des seaux.

Voilà le début de la partie désagréable de la soirée. Mes amis s'affalent de plus en plus sur le comptoir, au lieu de repartir immédiatement. Globalement, ils marquent un sourire de quinze secondes, puis rôtent, laissant échapper des relands à l'odeur fort désagréable. Enfin, ça dépend qui. Certains viennent plutôt hurler plus fort que la musique dans mes oreilles, avant de me renverser leur champagne sur le jean. Dans tous les cas, ils repartent en titubant, et en tapant sur l'épaule de tous les copains à usage unique qu'ils ont croisé dans la soirée. Allez, courage, dans trois heures la soirée est terminée. Même si on part du principe que l'on aurait du partir il y a déjà trente minutes si j'avais écouté mes amis bourrés. D'un côté, je reste lucide :

Je suis le gardien des seaux.

Mais c'est vrai que dans le fond, j'avais vraiment pas envie d'y aller, à cette soirée. Journée difficile, semaine difficile, année difficile. J'aurais largement préféré un bon petit repas accompagné d'un dvd. J'avais tellement peu dormi les trois derniers jours que mes cernes m'équartillaient suffisemment les yeux pour cacher qu'ils étaient aussi petits que des grains de poivre. La prochaine fois que je serai dans cet état, c'est décidé, je les laisserai faire ce qu'ils veulent, mais ce sera sans moi. D'ailleurs, je ne comprends toujours pas comment j'ai pu accepter de venir ne serait-ce que ce soir. M'amuser en soirée, ce n'est pas un problème du tout, tant que je choisi bien mes soirées. Mais ce soir, c'est différent. Ce soir, je reste scié à ma chaise. Ce soir :

Je suis le gardien des seaux.

Mes amis ont enfin décidé de partir. Il aura fallu attendre que la musique s'arrête, que les lumières soient rallumées, que le gérant me gueule dessus, que j'aille les chercher un par un, dans les toilettes, sur le bar, contre une barre et allongé sur un podium, et que la salle soit vide, pour qu'ils se décident. Bourrés, ils m'en veulent mortellement de les sortir de leur monde psychédélique, ne remarquant même pas l'absence de musique. Les derniers clients sortent du complex, laissant apparaître les rayons du soleil dans le baillement de la porte. Les videurs font le tour des différentes salles, afin de sécuriser No Man's Land. Mieux vaut faire son boulot lorsqu'il est inutile, c'est moins fatiguant, et on est payé pareil. D'un côté, ce soir, le mien n'est ni utile, ni payé :

Je suis le gardien des seaux.

D'ailleurs, ces seaux, il faut maintenant les rendre. Un de mes amis fini la dernière bouteille de champagne au goulot. Il n'hésitera sans doute pas à l'évacuer dans ma voiture. Nous prenons nos vêtements et affrontons la lumière du jour, rejoingnons la voiture, et rentrons tranquillement à la maison. Personne ne parle, mais tout le monde le pense. On a beau croire que c'était une chouette soirée, on rentre encore plus seuls qu'on est arrivé. Sans fille, l'argent en moins. D'un côté, je ne me sens pas vraiment concerné. Je n'étais pas venu dans l'optique de faire des rencontres, ni dans l'optique de fuir la réalité. Je suis venu uniquement pour satisfaire mes proches. Je fais souvent ça d'ailleurs. Car comme vous vous en doutez :

Je suis le gardien des seaux.

mardi 9 décembre 2008

J'aime

J'aime quand elle a froid et qu'elle se recroqueville,
J'aime quand elle sommeille, et que ses yeux brillent,

J'aime quand elle s'étire, pendant son sommeil,
J'aime quand elle admire, et qu'elle s'émerveille,

J'aime quand on la gêne, que ses joues rougissent,
J'aime quand elle trébuche, pourvu qu'elle ne glisse,

J'aime tous ses bagages, durant les voyages,
J'aime la regarder, même durant l'orage,

J'aime quand elle tombe, le nez dans la neige,
J'aime quand elle m'oublie, dans son imperm' beige,

J'aime quand elle pense, si bien qu'elle s'évade,
J'aime la regarder, ses yeux couleur jade,

J'aime même quand elle boude, pour une ou deux raisons,
J'aime ses monologues, même si à foison,

J'aime sa musique, qu'elle écoute en boucle,
J'aime son désespoir, perdue dans la foule,

J'aime la guider, quand elle est perdue,
J'aime la voir marcher, avec ses pieds nus,

J'aime sa joie de vivre,
J'aime qu'elle m'enivre,

J'aime son air narquois,
J'aime franchir le pas,

J'aime ses doigts,
J'aime sa voix,

J'aime penser qu'elle ne sait pas qui je suis,
J'aime ce poème qui tombera dans l'oubli.

samedi 6 septembre 2008

Le voyage de Flow

Flow n'était pas quelqu'un d'ordinaire. Il n'avait jamais refusé le don que le dieu en lequel il croyait malgré tout lui avait donné. Depuis qu'il était tout petit, il savait voler. Il avait d'abord imaginé des manières de se simplifier la vie, se rendant chez ses amis ou dans son école en un temps record. Il n'arrivait jamais en retard, ne loupait jamais le moindre évènement. Il usait avec aisance de son incroyable atout, et remerciait chaque jour le ciel de lui avoir offert. Au fil des années, Flow avait grandi, toute comme sa soif de découvertes. C'est ainsi qu'il entreprit, le jour de ses dix-huit ans, de voyager à travers le monde afin d'en savoir plus sur l'humanité, ainsi que sur la protectrice de tous ses frères et soeurs, la Planète-Mère. C'était le début d'un long périple qui dura une année entière.
Flow décida tout d'abord de visiter l'Europe. Il se rendi en France, en Espagne, en Allemagne, en Scandinavie. Il fit le tour de leurs patrimoines respectifs, la beauté des monuments de Paris, les chateaux de la Loire, les anciennes cités romaines, bretones, provencales, puis Barcelone, Grenade, Cuenca, Salamanque, ensuite, Berlin, la vallée du Neckar, la Bavière, la forêt noire, et enfin, les châteaux suèdois, les fjords de Norvège, et Helsinki. Mais Flow fut surpris de découvrir une toute autre vision que celle qu'il attendait. En France, la mentalité reposait sur le chacun pour soi, des hommes mourraient de faim et de froid chaque hiver, pendant que d'autres ne se souciaient que de leur petite personne; en Espagne, près de cent femmes mourraient chaque année de violence conjugale, au nom de l'Amour; en Allemagne, le fascisme refaisait son apparition, et on commençait tout juste à parler de "menace", en Scandinavie, des jeunes filles perdaient la vie en voulant ressembler à leurs idoles, anorexie oblige. Flow préféra fuir devant tant d'épouvante.
Flow entreprit alors de se rendre au Moyen-Orient. Il se rendi en Arabie Saoudite, au Pakistan, au Koweit et au Yemen. Ses yeux pétillèrent à la vue de La Mecque, des villes saintes, le toit du monde, les vallées Kalash et de la Hunza, Baltoro, Taxila, les deserts de sable et de cailloux, les Koweit Towers, Sanaa, la ville des mille et une nuits, le sentier de parfums de Tarim, les haut plateaux yéménites, et Hadramaout. Mais là encore, Flow regretta rapidement son séjour. En Arabie Saoudite, il n'avait pas été le bienvenu, n'avait plus les droits que possède un homme libre, et avait assisté avec effroi à la lapidation d'une femme, suspectée d'avoir violé les règles imposées par son homme, au Pakistan, il avait vu un président abuser de ses droits et des miliers de réfugiés fuir la misère et la faim, au Koweit, il avait vu des femmes qui n'avaient pas même le droit de montrer leurs yeux, et au Yemen, des hommes mourrir de soif alors que des citées touristiques fleurissaient. Flow, dégouté, s'envola vers d'autres cieux.
Lorsqu'il posa pied à terre, Flow était en Amérique. Il avait déjà entendu parler de certains pays, et particulièrement de la culture du football qui y règnait. Il n'hésita pas à visiter le Brésil, la Colombie, le Chili et le Mexique. Flow fut comblé par Rio de Janeiro, Salvador de Bahia, la forêt tropicale, Goias, le stade Maracana, San Agustin, Malpelo, Carthgène, Santa Marta, les îles de San Andrés, Santiago, Valparaiso, les églises de Chiloé, Mexico, la Riviera Maya, Itza, les temples Maya, Calakmul, les paysages d'agaves. Mais s'il avait pu apprécier ces lieux et cités, c'était en faisant abstraction de certaines choses. Car il avait également vu des adolescants mourir d'overdose dans les rues de Rio, des hommes mourir au travail dans d'immenses exploitations, la forêt fondre à vue d'oeil, des hommes, femmes et enfants se faire enlever, et le gouvernement fermer les yeux, aussi bien sur ces disparitions que sur la famine, des troupes rebelles tuer aveuglement au nom du Pouvoir, des gens mourir de faim et de maladies au beau milieu de la Cordillère des Andes, ou encore, policiers et militaires corrompus, fermant les yeux concernant de lucratifs trafics de drogues et d'armes. Flow ferma les yeux, respira, et migra.
Flow se rendi alors en Afrique. Tous ces pays semblaient si attractifs ! Mais il fallait choisir, et Flow le fit. Il visiterait le Soudan, le Tchad, l'Ethiopie et la Namibie. Il longea la vallée du Nil, la Nubie, la Mer Rouge, Sanganeb, l'Umbria, Moundou, la palmeraie de Faya, les ruines de Yen, les grottes de Kazer, les pics du Tibesti, le canyon d'Archel, le Danube, Gondar, la ville aux quarante-quatre églises, le temple de la Lune, Lalibela, les paysages dunaires, le massif de Brandberg, l'Orange, le désert du Namib. Flow se régala de toutes ses images et senteurs, qu'il garderait marquées à vie dans son esprit. Mais lorsqu'il ouvrit les yeux, il fut une nouvelle fois déçu. Ils étaient trois cents millions, devant ses yeux, à ne pas avoir accès à l'eau potable, puisque le terme "investissement" n'était même pas imaginable, vingt-trois millions à le supplier de trouver rapidement un vaccin contre le sida, plusieurs millions à mourir au nom de Dieu, au nom de l'Eau, ou tout simplement au nom de l'Intérêt, les femmes pleuraient suite à leur excision, les enfants suite à leurs viols, maltraitances, à cause de leur malnutrition, ou tout simplement à cause de la corruption et l'esclavage qui touchaient leur famille. Flow versa une larme, et s'envola.
Le jour de ses dix-neuf ans, Flow rentra chez lui, choqué. Il avait naïvement imaginé que l'Homme était bon, et que tout allait bien sur la planète Terre. Il n'aurait jamais imaginé que le peuple souffrait autant, qu'il subissait la vie, tel une victime. Certe, il avait bien vu les images diffusées à la télévision, chaque soir, au Journal, mais n'y avait pas spécialement apporté d'importance, en dévorant son dessert. Toutes ces images souillaient insupportablement son esprit, il n'en pouvait plus. Il s'agenouilla, regarda le soleil, puis s'envola de nouveau. Il fila à vive allure vers les cieux, sans savoir exactement ce qui l'attendait. Il traversa la couche d'ozone, evitant plusieurs dizaines de sattelites, fonctionnants ou non, ainsi que des miliers de débrits et déchets.
Il ne s'arreta jamais, et personne ne sait si Flow s'est un jour brûlé les ailes, en voulant fuir la terre des vices, celle qu'un jour, les hommes appelaient sans honte "terre de nos ancêtres".

Bien à vous,