dimanche 21 décembre 2008

Le gardien des seaux

C'est étonnant de constater à quel point on peut se retrouver prit au piège dans une situation désagréable sans la sentir venir. On se dit que ça fera plaisir aux autres, qu'il faut faire un effort, et que on se rattrapera le lendemain, en évitant de sortir, histoire de rester frais. Alors ni une ni deux, on enfile son plus beau costume, un peu de parfum, la coupe à Brad Pitt, et on saute dans la voiture avec la clique, sans savoir ou on va, ni comment, ni pourquoi. On se dit que ce sera sans doute une soirée sympathique, qu'on appréciera ambiance et musique, qu'on dépensera tous ses sous mais que c'est pour le bien commun. Seulement voilà, ce soir :

Je suis le gardien des seaux.

Arrivée tonitruante en boite, après avoir passé vingt minutes à se garer dans les trois kilomètres limitrophes. Un peu de marche à pied, histoire de se chauffer, ça permettra toujours d'éviter le claquage sur le premier morceau. On se rassure comme on peut, me direz vous. Un grand sourire au videur, qui comme d'habitude, nous dévisage comme si on venait d'insulter ses proches. C'est la règle : pour passer une bonne soirée, il faut être le plus agréable possible avec les gens qui le sont le moins. Sinon, c'est retour direct à l'appartement, soirée monopoly pastis. J'essaye d'avoir l'air cool, mais c'est dingue comme je me sens coincé par rapport à mes amis. On dirait qu'ils ont prit des cours d'entrée en boite, ou qu'ils ont fait ça toute leur vie. D'un coté, je m'en fou un peu :

Je suis le gardien des seaux.

Prendre trente degrés de différence en moins de quinze secondes, c'est un peu comme faire Paris-Dakar à la vitesse du son. Ca fait drôle. Heureusement, afin de s'aclimater, il faut encore payer l'entrée, en donnant le fruit de son labeur à de nouvelles personnes elles-aussi désagréables, puis payer le vestiaire, à des personnes encore plus désagréables. Une nouvelle vingtaine de minutes plus tard, on peut enfin constater que la boite est bombée et qu'on finira debout. De toute façon, qui a dit un jour qu'on pouvait s'assoir en boite ? C'est le principe, seuls les autres s'assoient en boite. Il faut alors jouer des coudes afin de virer des gens de leurs chaises, au mieux, du côté du comptoir. Mais bon, aucune différence pour moi :

Je suis le gardien des seaux.

On commande rapidement trois bouteilles de champagne. Ou plutôt, on commande rapidement vingt-cinq jours de salaire. Ca aussi c'est le principe de la boite. On commence par boire pour s'amuser, et au bout d'un moment, on se met à boire pour aller moins bien. Tout le monde le fait, et personne ne sait pourquoi. La serveuse, aussi peu charmante que la dernière fois, nous méprise, aussi bien que la dernière fois. Je prends une chaise et décide de m'y installer. Un mec me dévisage, pensant sans doute que j'avais reluqué sa femme, située à l'autre bout de la salle, séparée de nous par quelques deux cents drogués. Je sers des verres à mes amis, mais bien entendu, ne m'en sers pas. Et d'une parce que je prends le volant au retour, et de deux parce que :

Je suis le gardien des seaux.

Un cul sec de champagne plus tard, mes amis partent danser sans même me proposer de garder les places. Dure vie celle d'un loser. Je les regarde s'éloigner, repérant la place la plus stratégique pour aller parader. La danse nuptiale commence. J'observe la salle dans son ensemble. Le DJ retient mon attention, comme chaque fois. J'aime bien regarder à quoi ressemble le DJ. On en sait souvent plus sur une soirée en regardant l'air du DJ qu'en lisant le flyers. Les visages défilent et se ressemblent, à mes côtés. Tous me dévisagent. Nouvelle règle de la boite de nuit, dévisage ton prochain, ou tu passeras pour un con. Je n'ai jamais saisi la raison, mais bon, pourquoi contredire les règles générales d'utilisation puisque, dans le fond :

Je suis le gardien des seaux.

Voilà plusieurs heures que je suis assis, creuvé, à regarder les gens danser. La température a encore grimpé, tout comme le taux d'alcoolémie moyen. J'essaye d'estimer combien rapportent les boissons à la discothèque. Vous seriez étonnament surpris de constater que plus le temps passe, moins les gens boivent, et plus les gens payent. Les deux tiers ne termineront pas leur dernier verre avant d'aller vomir. Dormir, pardon. Mes amis font de brefs passages à la table pour se servir des verres. Ils m'adressent à peine un regard, trop obcédés par les soit-disant signes adressés par la fille avec laquelle ils viennent tout juste de danser. Ce soir, ils penseront conclure, et comme chaque soir, ils rentreront seul. Enfin pas tout à fait, ils rentreront avec moi :

Je suis le gardien des seaux.

Voilà le début de la partie désagréable de la soirée. Mes amis s'affalent de plus en plus sur le comptoir, au lieu de repartir immédiatement. Globalement, ils marquent un sourire de quinze secondes, puis rôtent, laissant échapper des relands à l'odeur fort désagréable. Enfin, ça dépend qui. Certains viennent plutôt hurler plus fort que la musique dans mes oreilles, avant de me renverser leur champagne sur le jean. Dans tous les cas, ils repartent en titubant, et en tapant sur l'épaule de tous les copains à usage unique qu'ils ont croisé dans la soirée. Allez, courage, dans trois heures la soirée est terminée. Même si on part du principe que l'on aurait du partir il y a déjà trente minutes si j'avais écouté mes amis bourrés. D'un côté, je reste lucide :

Je suis le gardien des seaux.

Mais c'est vrai que dans le fond, j'avais vraiment pas envie d'y aller, à cette soirée. Journée difficile, semaine difficile, année difficile. J'aurais largement préféré un bon petit repas accompagné d'un dvd. J'avais tellement peu dormi les trois derniers jours que mes cernes m'équartillaient suffisemment les yeux pour cacher qu'ils étaient aussi petits que des grains de poivre. La prochaine fois que je serai dans cet état, c'est décidé, je les laisserai faire ce qu'ils veulent, mais ce sera sans moi. D'ailleurs, je ne comprends toujours pas comment j'ai pu accepter de venir ne serait-ce que ce soir. M'amuser en soirée, ce n'est pas un problème du tout, tant que je choisi bien mes soirées. Mais ce soir, c'est différent. Ce soir, je reste scié à ma chaise. Ce soir :

Je suis le gardien des seaux.

Mes amis ont enfin décidé de partir. Il aura fallu attendre que la musique s'arrête, que les lumières soient rallumées, que le gérant me gueule dessus, que j'aille les chercher un par un, dans les toilettes, sur le bar, contre une barre et allongé sur un podium, et que la salle soit vide, pour qu'ils se décident. Bourrés, ils m'en veulent mortellement de les sortir de leur monde psychédélique, ne remarquant même pas l'absence de musique. Les derniers clients sortent du complex, laissant apparaître les rayons du soleil dans le baillement de la porte. Les videurs font le tour des différentes salles, afin de sécuriser No Man's Land. Mieux vaut faire son boulot lorsqu'il est inutile, c'est moins fatiguant, et on est payé pareil. D'un côté, ce soir, le mien n'est ni utile, ni payé :

Je suis le gardien des seaux.

D'ailleurs, ces seaux, il faut maintenant les rendre. Un de mes amis fini la dernière bouteille de champagne au goulot. Il n'hésitera sans doute pas à l'évacuer dans ma voiture. Nous prenons nos vêtements et affrontons la lumière du jour, rejoingnons la voiture, et rentrons tranquillement à la maison. Personne ne parle, mais tout le monde le pense. On a beau croire que c'était une chouette soirée, on rentre encore plus seuls qu'on est arrivé. Sans fille, l'argent en moins. D'un côté, je ne me sens pas vraiment concerné. Je n'étais pas venu dans l'optique de faire des rencontres, ni dans l'optique de fuir la réalité. Je suis venu uniquement pour satisfaire mes proches. Je fais souvent ça d'ailleurs. Car comme vous vous en doutez :

Je suis le gardien des seaux.

mardi 9 décembre 2008

J'aime

J'aime quand elle a froid et qu'elle se recroqueville,
J'aime quand elle sommeille, et que ses yeux brillent,

J'aime quand elle s'étire, pendant son sommeil,
J'aime quand elle admire, et qu'elle s'émerveille,

J'aime quand on la gêne, que ses joues rougissent,
J'aime quand elle trébuche, pourvu qu'elle ne glisse,

J'aime tous ses bagages, durant les voyages,
J'aime la regarder, même durant l'orage,

J'aime quand elle tombe, le nez dans la neige,
J'aime quand elle m'oublie, dans son imperm' beige,

J'aime quand elle pense, si bien qu'elle s'évade,
J'aime la regarder, ses yeux couleur jade,

J'aime même quand elle boude, pour une ou deux raisons,
J'aime ses monologues, même si à foison,

J'aime sa musique, qu'elle écoute en boucle,
J'aime son désespoir, perdue dans la foule,

J'aime la guider, quand elle est perdue,
J'aime la voir marcher, avec ses pieds nus,

J'aime sa joie de vivre,
J'aime qu'elle m'enivre,

J'aime son air narquois,
J'aime franchir le pas,

J'aime ses doigts,
J'aime sa voix,

J'aime penser qu'elle ne sait pas qui je suis,
J'aime ce poème qui tombera dans l'oubli.